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      Fils RSS    [VERSION PDF]      Par Caroline Bruens | le 2026-09-23

Apprendre pour mieux protéger

Depuis quelques mois, j'entends la même inquiétude me revenir. Des artistes que j'admire me confient leur découragement. L'intelligence artificielle produit des images en quelques secondes. À quoi bon, alors, des années de pratique ? Qui voudra encore payer pour une toile ?

Je ne balaierai pas ces questions du revers de la main. Elles sont légitimes. Et ce n'est pas la première fois que notre milieu affronte la reproduction de masse.

Dans les années 80, au Québec, bien des artistes faisaient imprimer leurs œuvres à Taïwan, en tirages de 460 lithographies par original. Je voyais passer les éditions numérotées : E/A, 51/460… J'en ai conservé des palettes dans mon sous-sol. Dans un marché aussi petit que le nôtre, le résultat était prévisible : seuls les imprimeurs y trouvaient leur compte.

Certains, pourtant, avaient compris autre chose. Ils signaient ces lithos et les offraient à leurs clients comme affiches, s'en servaient comme carte de visite ou comme prix de tirage dans les symposiums. Jacques Hébert, le grand Jacques pour ne pas le nommer, a connu beaucoup de succès avec cette méthode. Ajoutez à cela le charisme et le talent de cet excellent aquarelliste : la méthode était imparable. La reproduction ne remplaçait pas l'œuvre, elle faisait circuler le nom de l'artiste. L'original, lui, gardait sa valeur.

L'IA pose toutefois un problème nouveau. Ces systèmes ont été nourris d'œuvres d'artistes, sans leur accord. Certains métiers de l'image voient déjà leurs commandes diminuer. Faire semblant que tout va bien serait manquer de respect envers ceux qui vivent de leur art.

Mais je refuse que la peur décide à notre place. Elle doit nous alerter, pas nous paralyser.

C'est pourquoi j'ai choisi d'apprendre. Pas pour devenir une adepte, ni pour vanter ces outils. Pour comprendre. Pour savoir distinguer ce qui menace réellement le travail des artistes de ce qui relève du fantasme. Pour pouvoir informer avec justesse, plutôt que de répéter ce qu'on entend partout. Et j'apprends vraiment : l'IA me facilite la vie, et elle me la complique aussi, ce qui m'oblige à apprendre encore. L'IA est là pour rester. Autant apprendre à en tirer profit.

Comme experte-conseil en arts visuels et en marché de l'art, mon métier repose depuis toujours sur une question : qu'est-ce qui fait la valeur d'une œuvre ? Sa provenance. Son histoire. La main qui l'a faite. L'intention qui l'habite. Aucune de ces choses ne se génère. Elles se documentent, se prouvent, se transmettent.

Les années 80 nous l'ont appris : ce qui se multiplie perd de sa valeur, ce qui est unique en gagne. Dans un monde où les images et les textes se fabriquent en série, un tableau signé, daté, dont on connaît le parcours, devient plus précieux précisément parce que le reste devient abondant.

Ce qui vaut pour la toile vaut aussi pour l'écrit. J'écris depuis ma plus tendre enfance. Je connais ce flux qui passe du cerveau aux doigts quand on les laisse courir librement sur le clavier, et qui remplit des pages sans qu'on s'en rende compte. Avec l'IA, on peut en produire des dizaines en une minute. Dans un cas comme dans l'autre, elles vaudront ce qu'elles vaudront pour ceux et celles qui les liront. Mais ce flux, et la vie qui le nourrit, aucune machine ne le remplace. Au fond, l'important reste ce que le lecteur en retire : lire, et apprendre.

Je ne prétends pas que ce sera simple. Il faudra apprendre à protéger nos œuvres, à documenter nos processus, à défendre nos droits. Il faudra aussi garder la tête froide devant ceux qui promettent des miracles comme devant ceux qui annoncent la fin de l'art. En 1981, Hervé Fischer déclarait déjà que l'histoire de l'art était terminée. Plus de quarante ans plus tard, les artistes créent toujours.

Ce que je sais, c'est qu'on protège mieux ce qu'on comprend.

Alors j'apprends. Et je partagerai avec vous ce que je découvre, honnêtement, sans complaisance et sans alarmisme.

Aux artistes découragés, je veux dire ceci : votre regard, votre geste, votre persévérance ne sont pas obsolètes. Ils sont, plus que jamais, ce qui fait la différence.

Continuez de créer. Votre travail compte.

 

Caroline Bruens, experte-conseil en arts visuels et son marché

 


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